AU CONTRAIRE

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septembre 3, 2014 par admin

par Eric Clémens

Nous sommes, avec Norbert Hillaire, en présences ­ j’écris le mot au pluriel ­

de quelque chose, pardon, de quelqu’un de vertigineux… Qui en tout cas

m’a toujours donné le vertige : professeur, écrivain, critique, sémioticien,

amateur d’art, historien de tous les arts et pas seulement contemporains, de

leur prolifération exponentielle, du vitrail au numérique, érudit mais dans des

savoirs multiples, y compris philosophiques et scientifiques – peut­être est-
ce un indice de sa proximité avec le physicien Lévy­Leblond, auteur … d’Aux

contraires (paru chez Gallimard) ! Et voici l’artiste…

Lignes de fuite 20 - Lignes de fuite (dyptique) - Norbert Hillaire

Lignes de fuite 20 - Lignes de fuite (dyptique) - Norbert Hillaire


Praticien après voir théoriquement pénétré dans les arcanes de toutes les

productions dites culturelles, les démêlant pour volontiers les déconstruire,

comment diable a­t­il l’envie et l’audace d’y ajouter son grain de sel ?

D’abord parce que peintre, il l‘a toujours été. Puis, parce qu’il y ajoute moins

qu’il n’y intervient : invente entre. Pourquoi « entre » ? D’abord ­ je suis son

livre sur L’expérience des lieux esthétiques (paru chez L ‘Harmattan) ­ pour

sortir des impasses de l’art contemporain, en premier lieu « l‘impasse

autoréférentielle », mais aussi celle de la « médiasphère sans événement »,

échouant dans la délocalisation et l’atemporalité des nouvelles technologies.

Ensuite, pour œuvrer entre voir et savoir, entre l’artiste qui sait et le

spectateur qui ne sait pas, entre le professionnel et l’amateur. Et, partant,

pour créer des objets à l’extrême pointe de la contradiction, des choses

« intermédiaires » et l’énergie entre elles, entre mouvement et rétention,

entre hasard et intention, comme entre peinture, dessin, photographie, entre

A désirer ainsi se porter « entre », que veut­il dire ou plutôt faire ? Des

Photomobiles ? De quoi s’agit­il à travers ce mot­valise, facile à déchiffrer ?

De mobiliser la lumière pour donner en partage un espace­temps porté au

Mais de quoi et comment ? Les « machines de vision » ne manquent pas et,

avec la variété proliférante des « mobiles », ces appareils portables qui

conjuguent captation de sons et d’images, communication et inscription, bref

télé­visions de toutes sortes, nous pouvons tous partout tout le temps

photographier tout ! Ou même le filmer. Sauf que la succession des images,

si elle donne l’impression du mouvement, ne modifie pas la vision, elle la

régularise. En tête des notes dont il a accompagné son expérience, Hillaire a

placé une citation de Baudelaire : « je hais le mouvement qui déplace les

lignes »… Pourquoi sinon parce que ces dernières, quoiqu’immobilisées,

mais éclatantes d’inventivité dans cette immobilisation même, sont grosses

d’une liberté qu’un mouvement codé abolit. De fait, notre perception du

monde n’est­elle pas modelée par les conventions cinématographiques

devenues télévisuelles : une perception en tout point sériée ? Hillaire

s’introduit dans ce monde et sa façon de faire pour non pas le reproduire tel

quel ­ et quoi de plus ready made (redoublé, représenté, retombé dans

l’imitation la plus avachie) pour nous qu’une photo d’actualité ou un téléfilm ?

­, mais pour transgresser sa fixation de l’espace et du temps.

Lignes de fuite 18 - Noyade de l'eau - Norbert Hillaire

Lignes de fuite 18 - Noyade de l'eau - Norbert Hillaire


La règle traditionnelle de cette fixation par l’image était la perspective. Et l’art

moderne, on le sait, n’a eu de cesse de s’en échapper, généralement en y

renonçant sans l’affronter : d’où le retour de ce refoulé, le laisser­aller

perspectiviste dans la platitude des moyens audiovisuels quotidiens. Ce sont

eux, avec eux, avec le plus banal des smartphones, que les Photomobiles

prennent à rebours. Car au contraire de la perspective qui fixe le décor,

Hillaire introduit en effet la ligne de fuite dans l’ensemble de l’image : il met

en fuite la fixation au lieu même de sa saisie. Il l’accomplit déjà par le choix

des objets : essuie­glaces, route, grue, avion, pont, balcon, coupole, ciel,

corps, meubles,… Il l’accomplit surtout dans le traitement de leurs images

par des cadrages qui semblent perpétuellement décadrés : gros plans

obliques jusqu’au baroque, plans en contre­plongée, dans la profondeur de

champ, en diagonale ­ des corps coupés ou de corps troubles, des couleurs

noyées (dont le titre « Noyade de l’eau » accentue encore le paradoxe de

l’image), d’un bord de lac en échappade, d’un pont penché, de feuilles pliées

ou froissées, d’un trou de coupole, d’objets inclinés, d’une route et d’un ciel

renversés, écrasant ou écrasés ou au trois quart masqués, de stries

dessinées… Et il parachève ces malfaçons par le tracement d’une ligne

dorée interrompant notre façon de voir habituelle laquelle ne manquerait pas

de reconstituer l’image convenue.

Par tous ces procédés, les Photomobiles captent un hors­champ dans le

champ, un mouvement dans l’immobilisation, un entrelacement. L’essuie-
glaces, en ce sens, apparaît comme un « ready modèle » qui indique au

contraire la sortie du « tout fait » : par son balayement, il s’interpose et

mobilise le temps et l’espace immédiats de la vision. Et le traitement

photomobile de celle­ci multiplie son altération, montre son échappée,

encore une fois sa ligne de fuite, une ligne mobilisée sur toute la surface de

l’image, située et distanciée en même temps (je reprends les mots mêmes

de l’artiste, toujours penseur de ses créations), ce qui devient ainsi un

Les Photomobiles de Norbert Hillaire nous invitent à inventer une vision en

fuite volumineuse. Partager les enveloppements de la lumière, n’est­ce pas

s’approcher du soleil ? Au risque d’y perdre l’œil, sa vision centrée, mais

peut­être aussi de regagner dans cette trouée l’inquiétude et le déséquilibre.

A distance des impasses post­modernes, les Photomobiles sont bien près

de nous faire retoucher au contraire, à la part maudite de l’art.

Bruxelles, octobre 2011


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